Sur la boîte, un nom de femme, et l'on imagine volontiers une cartomancienne qui aurait dessiné elle-même ses 36 cartes, un soir, dans un salon parisien. L'histoire réelle est plus sinueuse, et plus intéressante. Le Petit Lenormand est né comme un jeu de société allemand, à la toute fin du XVIIIe siècle ; le nom de la plus célèbre tireuse de cartes de Paris ne lui a été attaché qu'après la mort de celle-ci.
Cette page retrace ce chemin : le jeu d'origine, la femme dont il porte le nom, la façon dont l'un et l'autre se sont rencontrés, puis le voyage des cartes jusqu'au Brésil. Là où les sources hésitent, elle le dit. Elle montre aussi ce que cette histoire change, très concrètement, à la manière de lire un tirage.
Qui a inventé ces cartes ?
C'est la première question qu'on se pose, et la réponse surprend : pas Mlle Lenormand. Les 36 cartes viennent d'un jeu publié à Nuremberg vers 1799, conçu par Johann Kaspar Hechtel, un habitant de la ville, et destiné d'abord à divertir. Marie-Anne Lenormand, elle, vivait et travaillait à Paris, et rien n'indique qu'elle se soit jamais servie de ce jeu.
Le lien entre les deux est d'ordre commercial. Après sa mort, en 1843, des éditeurs ont vendu ce petit jeu sous son nom, qui avait de quoi attirer l'acheteur. Le nom est venu après le jeu, et c'est pourtant sous ce nom que les cartes ont fait le tour du monde. Un nom célèbre rassurait, et donnait à un objet modeste un parfum de mystère.

Le jeu de l'Espérance
Le jeu s'appelait Das Spiel der Hoffnung, le jeu de l'Espérance. Il comptait 36 cartes illustrées, chacune ornée, dans un petit médaillon, d'une carte à jouer ordinaire. On y reconnaît déjà, dans le même ordre, les sujets du jeu actuel, du Cavalier à la Croix.
Un jeu de parcours
On disposait les cartes en carré, six rangées de six, et l'on y faisait avancer ses pions au gré des dés, à la manière d'un jeu de l'oie. Le jeu était aussi vendu avec des règles pour dire la bonne aventure : les mêmes cartes servaient à jouer et à se tirer l'avenir. Dès l'origine, l'amusement et la divination cohabitaient dans le même paquet, et ce cadre de jeu de salon dit beaucoup du Lenormand : il est né familier, à portée de main.
Des images de tous les jours
Les sujets sont ceux d'une vie autour de 1800 : un cavalier qui apporte des nouvelles, un navire de commerce, une maison, une lettre, un bouquet qu'on offre, une faux de moissonneur. Le jeu ne montre ni anges ni allégories savantes ; il montre des objets, des animaux, des gens. C'est pour cela qu'il se lit encore si facilement : on reconnaît une clé, un chien, une montagne, et leur sens découle de leur usage.
Un détail intrigue : le Cœur, l'Ancre et la Croix sont les emblèmes traditionnels de la charité, de l'espérance et de la foi. L'ancre, image classique de l'espérance, dans un jeu qui porte ce nom : le rapprochement est tentant, mais rien ne permet d'affirmer que l'auteur du jeu y a pensé.
La femme derrière le nom
Marie-Anne Adélaïde Lenormand naît à Alençon en 1772 et devient, à Paris, la cartomancienne la plus célèbre de la ville. Sa carrière traverse la Révolution, l'Empire et la Restauration : des régimes qui se succèdent, et une clientèle qui, de l'un à l'autre, veut savoir de quoi demain sera fait.
Sa réputation est immense, et elle l'a largement entretenue elle-même. Elle publie des souvenirs où elle se présente en confidente des puissants ; on cite l'impératrice Joséphine parmi ses clientes. La plupart de ces récits viennent d'elle : ils disent ce qu'elle voulait qu'on retienne, sans qu'on puisse toujours les vérifier. Mieux vaut y voir une réputation, soigneusement construite, qu'une liste de faits établis.
Elle est arrêtée à plusieurs reprises, et ces démêlés avec les autorités, qu'elle raconte aussi à sa façon, ajoutent à sa légende. Elle meurt à Paris en 1843. Sur ses méthodes, on sait peu de choses sûres : elle tirait plutôt, semble-t-il, avec des jeux de cartes ordinaires, ceux qui servaient aussi à jouer, et non avec les 36 cartes illustrées publiées à Nuremberg.
Petit jeu, grand nom
Après la mort de Mlle Lenormand, son nom reste un gage de prestige, et des éditeurs s'en emparent. Le jeu de 36 cartes, déjà associé à la bonne aventure, est vendu sous son nom, comme s'il avait été le sien. En 1845 paraît un tout autre jeu, lui aussi placé sous son patronage : le Grand Jeu de Mlle Lenormand, qui compte 54 cartes aux images bien plus chargées.
C'est pour distinguer les deux qu'on parle de Petit Lenormand : petit par le nombre de cartes et par la simplicité des images, pas par l'importance. Quand on dit aujourd'hui « le Lenormand » sans préciser, c'est presque toujours de lui qu'il s'agit, et c'est lui que propose Sortoria.
Le nom a fait la fortune du jeu, mais il a aussi installé une confusion durable. On lit encore que telle méthode viendrait de Mlle Lenormand, ou que le sens des cartes aurait été fixé par elle. Aucun document connu ne le montre : le sens des cartes s'est construit après elle, par l'usage, d'un lecteur à l'autre.
Un jeu qui a voyagé
Parti de Nuremberg, le jeu a circulé dans une bonne partie de l'Europe, puis au-delà. Partout, les 36 sujets et leur ordre sont restés pour l'essentiel les mêmes ; ce sont les manières de les lire qui se sont diversifiées.
En Allemagne et en France
Dans les pays de langue allemande, où il est né, le jeu est resté très populaire, et une tradition de lecture s'y est formée. En France, le nom de la cartomancienne parisienne lui ouvrait les portes : il a pris place à côté des jeux ordinaires dont se servaient les tireuses de cartes, et il y a gagné sa propre façon d'être lu.
En Belgique et aux Pays-Bas
Le jeu a aussi pris racine en Belgique et aux Pays-Bas, avec des habitudes propres : une carte lue avec une nuance un peu différente, une disposition préférée à une autre. Ces écarts restent modestes. Ils rappellent surtout qu'il n'a jamais existé une seule bonne manière de lire le Lenormand.
Au Brésil, le Baralho Cigano
Le jeu a aussi traversé l'Atlantique. Au Brésil, les 36 cartes sont connues sous le nom de Baralho Cigano, le « jeu tsigane », et elles y sont très répandues. On ne sait pas précisément quand ni par quel chemin elles y sont arrivées. Quant au nom, il rattache le jeu à l'image populaire des diseuses de bonne aventure, sans que son histoire, allemande puis française, le justifie.
Aujourd'hui
Ces dernières décennies, le Lenormand a trouvé de nouveaux lecteurs, et des lectures modernes sont apparues à côté des manières traditionnelles, plus attentives à la psychologie ou plus libres dans les dispositions. Sur Sortoria, les sens proposés partent du socle que toutes partagent : des images concrètes, lues ensemble.
Lire avec les yeux de 1800
Savoir d'où vient le jeu aide à le lire. Ses images ont été choisies pour être reconnues au premier coup d'œil par des gens de 1800, et elles parlent par leur usage. Le Cavalier apportait les nouvelles quand elles voyageaient à cheval ; aujourd'hui, c'est un message qui arrive vite, une visite, une relance. La Faux était l'outil du moissonneur : elle coupe net, et c'est d'abord cela qu'elle dit. Le Cercueil, qui inquiète tant, parle de ce qui se ferme, pas d'une mort.
Le même exercice vaut pour bien d'autres cartes. Le Jardin évoque le parc public où l'on se promène pour voir et être vu : il parle de vie sociale, de réseau, de ce qui se passe devant les autres. La Lettre était un pli porté par la poste ; c'est aujourd'hui un courriel, un contrat, un message écrit. La Tour domine le paysage comme une institution, administration ou grande entreprise. Quand une carte te semble obscure, demande-toi à quoi servait l'objet qu'elle montre : la réponse est souvent là.
Le jeu est aussi né pour être manié, pas vénéré. Dans l'usage courant, les cartes ne se lisent pas à l'envers : elles se posent les unes à côté des autres, comme les cases d'un parcours, et c'est leur voisinage qui fait le sens. Une carte seule est une image ; deux cartes forment déjà une phrase.
Trois cartes, deux siècles plus tard
La question : « Que dois-je savoir sur cette situation ? », posée à propos d'un dossier qui attend une réponse depuis des semaines. Les cartes : le Navire, la Lettre, l'Ancre.
Un joueur de 1800 aurait vu un navire marchand, un pli cacheté, une ancre jetée au port. La lecture d'aujourd'hui garde ce fil. Le Navire pose le sujet : une affaire qui vient de loin, ou qui met du temps à faire la traversée. La Lettre la colore d'un écrit, une réponse ou un document attendu. L'Ancre, en dernière place, dit où mène l'ensemble : vers une situation qui se pose et se stabilise.
Lu comme une phrase : ce qui voyageait finit par arriver à bon port, par écrit. Le tirage ne fixe aucune date. Il invite à préparer la suite, à rassembler ce qu'on aura à fournir, pour que la réponse, quand elle viendra, trouve tout en ordre.

Questions fréquentes
Mlle Lenormand a-t-elle inventé le jeu qui porte son nom ?
Non. Les 36 cartes viennent du jeu de l'Espérance, un jeu de société publié à Nuremberg vers 1799. Son nom a été donné au jeu après sa mort, en 1843, et rien n'indique qu'elle s'en soit servie.
Pourquoi parle-t-on de « Petit » Lenormand ?
Pour le distinguer du Grand Jeu de Mlle Lenormand, un autre jeu, de 54 cartes, publié en 1845. Le Petit Lenormand, celui de 36 cartes, est aujourd'hui le plus pratiqué : c'est lui qu'on désigne quand on dit simplement « le Lenormand ».
Pourquoi l'appelle-t-on Baralho Cigano au Brésil ?
C'est le nom sous lequel le jeu s'est répandu là-bas : littéralement, le « jeu tsigane ». Ce nom rattache les cartes à l'image populaire des diseuses de bonne aventure, pas à leur histoire réelle, qui commence en Allemagne. Les 36 cartes et leur ordre restent les mêmes.
Existe-t-il une méthode de lecture d'origine ?
Le jeu de l'Espérance était accompagné de règles pour dire la bonne aventure, mais les manières de lire se sont ensuite diversifiées d'un pays à l'autre. Aucune ne peut se dire la seule authentique, et aucune ne vient de Mlle Lenormand. Le socle commun reste le même : des images concrètes, lues ensemble.
Les cartes ont-elles changé depuis 1800 ?
Les dessins varient beaucoup d'une édition à l'autre, mais les 36 sujets et leur numérotation sont restés pour l'essentiel les mêmes. Une maison reste une maison, une clé reste une clé : c'est ce qui permet de lire avec n'importe quel jeu traditionnel.