Pourquoi le Créateur porte-t-il le numéro 1, la Paix le 11 et Avant l'accomplissement le 64 ? Quand tu consultes, le numéro de l'hexagramme s'affiche avec son nom, et l'on peut se demander s'il a un sens ou s'il ne s'agit que d'un rangement. La réponse tient dans l'ordre traditionnel des 64 hexagrammes, celui du texte transmis, que la tradition attribue au roi Wen et que suivent les commentaires, comme Sortoria.
Cet ordre n'a rien d'un classement par mérite. Il range les hexagrammes par paires, les partage en deux parties et, selon un commentaire ancien, raconte une histoire d'un bout à l'autre. Ce guide montre comment les paires sont construites, ce que la tradition lit dans leur suite, quels autres ordres existent, et ce que tout cela peut apporter à ta prochaine consultation.
Un ordre venu de la tradition
Le roi Wen est une figure fondatrice de la dynastie des Zhou, et la tradition chinoise lui prête un rôle décisif dans le Yi King : c'est lui qui aurait formé les 64 hexagrammes à partir des huit trigrammes, rédigé leurs jugements et fixé leur suite. Il s'agit d'une attribution légendaire. Les historiens voient plutôt dans le livre le fruit d'une composition par couches, et personne ne sait qui a arrêté cet ordre, ni à quelle époque précise.
Ce qui est sûr, c'est que cet ordre est celui du texte parvenu jusqu'à nous : c'est dans cette suite que les hexagrammes se lisent, se commentent et se numérotent depuis des siècles. On l'appelle ordre du roi Wen par commodité. Il ne faut pas le confondre avec l'arrangement des huit trigrammes en cercle qu'on rattache aussi à ce roi, qui est une autre affaire.

Trente-deux paires
Le premier fait qui frappe, c'est que les hexagrammes vont par deux : le 1 avec le 2, le 3 avec le 4, et ainsi jusqu'au 63 et au 64. Dans chaque paire, la seconde figure se tire de la première par une opération simple, toujours l'une des deux mêmes.
Le renversement
Dans 28 paires sur 32, le second hexagramme est le premier retourné, lu de haut en bas. La Difficulté initiale, retournée, donne la Folie juvénile ; l'Éclatement, qui n'a qu'un trait plein tout en haut, donne le Retour, qui n'a qu'un trait plein tout en bas. Les deux hexagrammes décrivent alors une même situation vue de l'autre côté, comme deux personnes assises face à face à une table : ce qui est loin pour l'une est proche pour l'autre. La Diminution et l'Augmentation forment une paire de ce genre : ce qui diminue d'un côté de la table augmente de l'autre.
Le contraire
Huit hexagrammes restent identiques quand on les retourne, parce que leur figure est symétrique. Pour eux, le renversement ne produirait rien : le second de la paire est donc le contraire du premier, chaque trait plein devenant brisé et chaque trait brisé devenant plein. Cela forme quatre paires : le Créateur et le Réceptif, les Commissures des lèvres et la Prépondérance du grand, l'Insondable et Ce qui s'attache, la Vérité intérieure et la Prépondérance du petit.
Les deux à la fois
Dans quatre des paires retournées, le renversement donne aussi le contraire : la Paix et la Stagnation, la Suite et le Travail sur ce qui est corrompu, le Développement et l'Épousée, Après l'accomplissement et Avant l'accomplissement. Retourner la Paix, c'est aussi l'inverser : le Ciel, en bas, et la Terre, en haut, échangent leurs places, et l'échange qui circulait entre eux se bloque.
Deux parties
Le livre se divise en deux parties inégales : les hexagrammes 1 à 30, puis 31 à 64. La première s'ouvre sur le Créateur et le Réceptif, le Ciel et la Terre redoublés, et se ferme sur l'Insondable et Ce qui s'attache, l'Eau et le Feu redoublés. La seconde s'ouvre sur l'Influence et la Durée, l'attirance entre deux êtres puis l'union qui dure, et se ferme sur Après l'accomplissement et Avant l'accomplissement, où l'Eau et le Feu se combinent.
Les commentateurs ont souvent lu la première partie comme celle du monde, du ciel et de la terre, et la seconde comme celle des affaires humaines, qui commencent avec le couple. C'est une lecture traditionnelle, pas une clé obligatoire, mais elle tient bien aux deux extrémités.
La répartition cache aussi un équilibre. Si l'on compte chaque paire retournée comme une seule figure vue des deux côtés, la première partie contient six hexagrammes symétriques et douze paires, la seconde deux hexagrammes symétriques et seize paires : dix-huit figures de part et d'autre.
Une histoire en enchaînements
Parmi les commentaires anciens joints au Yi King, l'un, qu'on appelle la Séquence, explique pourquoi chaque hexagramme suit le précédent. Il procède par raisons brèves, à la manière d'un récit : une chose en appelle une autre, qui en appelle une troisième.
Le début donne le ton. Après le Ciel et la Terre viennent les êtres, et ce qui naît naît dans la peine : c'est la Difficulté initiale. Ce qui vient de naître est encore ignorant, d'où la Folie juvénile ; ce qui est jeune doit être nourri, d'où l'Attente, que la Séquence rattache au boire et au manger. Autour de la nourriture naissent les querelles, d'où le Conflit ; les querelles font lever les foules, d'où l'Armée ; et les foules ont besoin de liens, d'où la Solidarité. Ailleurs, la Séquence joue d'un balancier : rien ne circule toujours librement, et la Paix appelle la Stagnation ; rien ne reste toujours bloqué, et la Stagnation appelle la Communauté avec les hommes.
Plus loin, la Séquence explique que rien ne peut s'épuiser tout à fait : quand l'Éclatement a tout usé en haut, la force revient par le bas, et vient le Retour. La première partie s'achève sur l'Insondable, le gouffre, et sur Ce qui s'attache, parce que celui qui tombe doit trouver à quoi se tenir. La seconde partie s'ouvre sur une généalogie : après le ciel et la terre, les êtres ; après les êtres, l'homme et la femme ; puis le couple, qui doit durer, d'où l'Influence puis la Durée. Le livre se clôt enfin sur un paradoxe. Après l'accomplissement, tout semble achevé ; mais les choses ne peuvent pas arriver à leur terme, si bien que le dernier mot revient à Avant l'accomplissement.
Certains enchaînements sont lumineux, d'autres semblent tirés pour les besoins de la cause. La Séquence est un commentaire, une lecture parmi d'autres, et non la raison prouvée de l'ordre. Elle a pourtant un mérite : elle montre chaque hexagramme comme le moment d'un mouvement plus long, jamais comme un état figé.
D'autres ordres
L'ordre du roi Wen n'est pas le seul. L'ordre dit de Fu Xi range les 64 hexagrammes selon une progression régulière, qu'on peut lire comme une suite de nombres binaires si l'on compte le trait plein pour 1 et le trait brisé pour 0. Il a été rendu célèbre par le lettré Shao Yong, au XIe siècle. En 1703, le philosophe Leibniz y vit une préfiguration de sa propre numération binaire.
Les fouilles ont apporté une autre surprise. Un manuscrit du Yi King sur soie, retrouvé en 1973 à Mawangdui, dans une tombe scellée en 168 avant notre ère, range les hexagrammes dans un ordre encore différent. Plusieurs arrangements ont donc existé ; celui du texte transmis est celui que la tradition a retenu et commenté, et c'est lui qui donne aux hexagrammes les numéros que tu connais.
Dans ton prochain tirage
Le numéro de ton hexagramme te dit où il se tient dans ce long récit. Deux voisins méritent un regard : son partenaire de paire, qui montre la même situation vue de l'autre côté, et les hexagrammes qui l'entourent, qui disent, selon la Séquence, d'où vient le moment et vers quoi il peut mener. Ce ne sont pas des résultats du tirage, mais des éclairages.
Imaginons une consultation qui donne, de bas en haut, 8, 8, 8, 8, 8, 9 : cinq traits brisés, puis un trait plein qui change, tout en haut. C'est l'hexagramme 23, l'Éclatement, et le trait qui change, Neuf en haut, parle d'un grand fruit resté sur l'arbre sans être mangé, la semence qui survit à l'usure. Retourné, ce trait devient brisé, et le second hexagramme est le 2, le Réceptif : la situation va vers l'accueil, la patience, le repos de la terre en hiver.
Le partenaire de l'Éclatement, le 24, le Retour, n'est pas sorti du tirage, et il ne faut pas le lire comme une prédiction. Mais il rappelle ce que la Séquence dit de ce passage : quand tout a été usé en haut, la force revient par le bas. L'hexagramme qui précède, la Grâce, éclaire ce qui a mené là : selon la même Séquence, quand l'ornement est poussé à l'extrême, la réussite s'épuise, et l'Éclatement s'ensuit. Ne confonds pas le voisin de paire et le second hexagramme : l'un vient de l'ordre du livre, l'autre de tes lancers, et ils ne coïncident que si les traits qui changent transforment la figure exactement en sa voisine.

Questions fréquentes
Pourquoi le Créateur est-il le premier hexagramme ?
Parce que l'ordre transmis s'ouvre sur le Ciel et la Terre, le Créateur et le Réceptif, d'où tout le reste découle selon la Séquence. Ce n'est pas un rang de valeur : le Réceptif n'est pas inférieur au Créateur parce qu'il vient en second. Les deux forment la première paire, et le livre part de leur rencontre.
Le numéro change-t-il le sens d'un hexagramme ?
Non. Le numéro indique une place dans la suite, pas une valeur : un hexagramme placé en fin de livre n'est ni plus favorable ni plus grave qu'un autre. Son sens vient de sa figure, de ses trigrammes et de ses textes.
Le voisin de mon hexagramme est-il mon second hexagramme ?
En général, non. Le second hexagramme vient des traits qui changent dans ta consultation ; le voisin de paire vient de l'ordre du livre, et c'est la même figure retournée, ou son contraire. Les deux ne se confondent que dans des cas particuliers.
Le roi Wen a-t-il vraiment ordonné les hexagrammes ?
C'est ce que dit la tradition, mais aucun document ne permet de le vérifier. Les historiens voient dans le Yi King un livre composé par couches, et le manuscrit de Mawangdui montre que d'autres ordres ont circulé. Le nom de roi Wen reste attaché à l'ordre du texte transmis.
Pourquoi le livre finit-il sur Avant l'accomplissement ?
Selon la Séquence, parce que les choses ne peuvent pas arriver à leur terme : après l'achèvement, tout reste à reprendre. Finir sur un passage pas encore accompli, c'est laisser la suite ouverte. Le livre ne se referme pas sur une conclusion, mais sur un recommencement possible.