Quand on consulte le Yi King, on tient entre les mains, ou sur un écran, un livre que des générations de lecteurs ont interrogé avant soi. Mais qui l'a écrit, et quand ? La réponse n'est pas simple, car le Yi King n'est pas l'œuvre d'un seul auteur. C'est un texte en couches : un noyau très ancien, des commentaires ajoutés au fil des siècles, puis une longue histoire de lectures, en Chine et ailleurs.
Ce guide distingue ce que raconte la légende de ce que disent les historiens. Il suit le livre du Zhou Yi, le manuel des devins, aux Dix Ailes qui en ont fait un livre de sagesse, puis à travers sa longue carrière de classique chinois, jusqu'à son arrivée en Europe. Il montre enfin comment ces couches se retrouvent dans ce que tu lis quand tu consultes.
Ce que raconte la légende
La tradition chinoise attribue le Yi King à une suite de sages. Fu Xi, souverain mythique des premiers temps, aurait tracé les huit trigrammes après avoir observé le ciel, la terre, et les marques laissées par les oiseaux et les bêtes. Bien plus tard, le roi Wen, figure fondatrice de la dynastie des Zhou, les aurait combinés deux à deux pour former les 64 hexagrammes et leur aurait donné leurs jugements ; le récit traditionnel le montre travaillant pendant une captivité. Son fils, le duc de Zhou, aurait écrit les textes des traits, et Confucius, enfin, les commentaires appelés les Dix Ailes.
Ce récit a la beauté des généalogies, mais il relève de la légende. Fu Xi est un personnage mythique, et rien ne permet d'attribuer les textes au roi Wen ou au duc de Zhou. Les historiens voient plutôt dans le livre une composition par couches, faite par des auteurs dont on ignore les noms. La légende garde pourtant une part de vérité : le livre s'est bien formé par étapes, et ses commentaires sont venus longtemps après le texte de base.

Le Zhou Yi, un livre de devins
Le noyau du livre s'appelle le Zhou Yi, les Mutations des Zhou. Il remonte à la dynastie des Zhou de l'Ouest, entre la fin du IIe millénaire et le début du Ier millénaire avant notre ère. Il contient les 64 hexagrammes, leurs noms, leurs jugements et les textes de leurs traits, rien de plus : un texte bref, qui tient en quelques milliers de caractères.
C'est d'abord un outil de devins. On le consultait à la cour pour des affaires précises : une guerre, un mariage, un voyage, un sacrifice. Ses formules en gardent la trace. Elles sont courtes et concrètes, peuplées de chasses, de chars, de puits, de fleuves à traverser, et elles se terminent souvent par un verdict : favorable, regret, humiliation, pas de faute. Des chroniques anciennes rapportent des consultations faites par des princes et leurs conseillers, et montrent déjà des lecteurs qui discutent du sens d'un trait.
Le mot yi, qui donne son nom au livre, désigne le changement. Le titre dit donc l'essentiel : un livre des mutations, qui décrit des situations en mouvement plutôt que des états fixes.
Les Dix Ailes
Au noyau ancien se sont ajoutés dix commentaires, qu'on appelle les Dix Ailes. Deux portent sur les jugements, deux sur les images ; le Grand Commentaire, en deux parties, réfléchit au livre tout entier et décrit la consultation par les tiges d'achillée. Viennent encore un commentaire réservé aux deux premiers hexagrammes, une discussion des trigrammes, la Séquence, qui explique l'ordre des hexagrammes, et un dernier texte qui les rapproche par contrastes.
La tradition attribue ces commentaires à Confucius. Les historiens les datent plutôt de l'époque des Royaumes combattants et des Han, plusieurs siècles après la rédaction du Zhou Yi, et y reconnaissent plusieurs mains. Leur rôle a été décisif. Ils lisent les traits pleins et brisés comme le jeu du yang et du yin, rattachent chaque hexagramme à une conduite, et font du manuel des devins un livre de réflexion sur l'ordre du monde et sur la manière de s'y tenir.
Les fouilles du XXe siècle ont confirmé que le livre a longtemps circulé sous plusieurs formes. Un manuscrit sur soie retrouvé en 1973 à Mawangdui, dans une tombe scellée en 168 avant notre ère, range les hexagrammes dans un autre ordre que le texte transmis.
Un classique de la culture chinoise
Sous les Han, le Yi King devient un classique confucéen, l'un de ces textes que tout lettré se doit de connaître, et on l'appellera souvent le premier d'entre eux. Selon les historiens anciens, il avait échappé peu auparavant à la destruction des livres ordonnée par le premier empereur, parce qu'il passait pour un simple livre de divination. Son nom en dit la place : King est l'ancienne transcription française de jing, le classique, et Yi King signifie le Classique des changements.
Chaque époque l'a lu à sa manière. Au IIIe siècle, le jeune commentateur Wang Bi le lit pour ses idées, plus que pour ses images et ses nombres. Au XIe siècle, Shao Yong rend célèbre un autre arrangement des hexagrammes, attribué à Fu Xi. Au XIIe siècle, Zhu Xi rappelle que le livre fut d'abord fait pour consulter, et son interprétation des classiques devient pour des siècles la référence des examens impériaux.
Le livre a nourri bien au-delà du confucianisme : les penseurs taoïstes l'ont lu et commenté à leur tour, et son vocabulaire du yin et du yang a imprégné toute la pensée chinoise. Il a aussi voyagé en Corée, au Japon, au Viêt Nam. Aujourd'hui encore, quatre trigrammes, le Ciel, la Terre, l'Eau et le Feu, entourent le cercle central du drapeau sud-coréen.
L'arrivée en Europe
Les premiers Européens à étudier le Yi King de près sont les jésuites installés en Chine aux XVIIe et XVIIIe siècles. Pour dialoguer avec les lettrés, ils apprennent les classiques, et certains croient même reconnaître dans le Yi King l'écho d'une révélation très ancienne. Leurs lettres et leurs mémoires font connaître le livre aux savants d'Europe.
Leibniz et le binaire
Le philosophe Leibniz correspond avec l'un de ces jésuites, qui lui fait connaître l'arrangement dit de Fu Xi. Rangés dans cet ordre, les hexagrammes forment une progression régulière qu'on peut lire comme une suite de nombres binaires, en comptant le trait plein pour 1 et le trait brisé pour 0. En 1703, Leibniz y voit une préfiguration de sa propre numération binaire. Sa lecture en dit sans doute plus sur ses recherches que sur les intentions des anciens Chinois, mais elle reste l'une des rencontres les plus célèbres entre le livre et la pensée européenne.
Les grandes traductions
Au XIXe siècle paraît en Europe une traduction latine complète, œuvre de jésuites qui l'avaient préparée en Chine ; viennent ensuite des traductions en anglais, en allemand et en français. Au XXe siècle, une traduction allemande, retraduite ensuite en anglais et en français, fait connaître le livre bien au-delà des cercles savants. Des artistes s'en emparent : le compositeur John Cage s'en sert pour laisser le hasard décider de certains éléments de ses œuvres. Le Yi King est désormais lu, consulté et discuté partout dans le monde.
Lire avec l'histoire en tête
Quand tu lis un hexagramme sur Sortoria, tu traverses ces couches sans toujours le savoir. Le nom, le jugement et les textes des traits viennent du Zhou Yi, la partie la plus ancienne. L'image, qui tire un conseil des deux trigrammes, vient des Dix Ailes. Et bien des repères de lecture, comme ceux qui concernent la place des traits, viennent des Dix Ailes et des commentateurs qui les ont prolongées.
Le Créateur en donne un bon exemple. Son jugement tient en quatre mots anciens, que l'on rend souvent par l'origine, la réussite, ce qui est favorable et la persévérance. Ses traits suivent un dragon, caché, puis visible dans les champs, puis en plein vol. L'image, plus tardive, en tire une leçon de conduite : le ciel poursuit sa course sans relâche, et la personne noble se fortifie de la même façon. Le commentaire réservé aux deux premiers hexagrammes va plus loin et développe les quatre mots du jugement en quatre vertus.
Savoir de quelle couche vient un texte aide à le lire. Les formules anciennes sont brèves, concrètes, parfois obscures : elles demandent qu'on les rapporte à ta situation. Les commentaires, eux, en tirent une conduite. Les deux font partie du Yi King, et une bonne lecture passe de l'un à l'autre : l'image concrète d'abord, la leçon ensuite, puis ta question.

Questions fréquentes
Quel âge a le Yi King ?
Son noyau, le Zhou Yi, remonte à la dynastie des Zhou de l'Ouest, entre la fin du IIe millénaire et le début du Ier millénaire avant notre ère. Les commentaires des Dix Ailes sont plus tardifs, de l'époque des Royaumes combattants et des Han. Les trois mille ans souvent cités sont un ordre de grandeur pour la couche la plus ancienne.
Confucius a-t-il écrit le Yi King ?
Non. La tradition lui attribue les Dix Ailes, pas le texte de base, et les historiens datent ces commentaires d'une époque postérieure à la sienne. Le lien entre Confucius et le livre reste pourtant central dans la tradition confucéenne, qui en a fait l'un de ses classiques.
Que veut dire Yi King ?
Yi désigne le changement, et King est l'ancienne transcription française de jing, le classique : le Classique des changements. On écrit aujourd'hui Yijing dans la transcription officielle, le pinyin. Le texte de base porte aussi le nom de Zhou Yi, les Mutations des Zhou.
Le Yi King est-il un livre taoïste ?
Pas d'abord. Son noyau est antérieur au taoïsme comme au confucianisme, et c'est la tradition confucéenne qui en a fait un classique. Mais les penseurs taoïstes l'ont lu et commenté à leur tour, et sa pensée du yin et du yang appartient à toute la culture chinoise.
Pourquoi Leibniz s'est-il intéressé au Yi King ?
Parce qu'un arrangement des hexagrammes, dit de Fu Xi, se lit comme une suite de nombres binaires si l'on compte le trait plein pour 1 et le trait brisé pour 0. En 1703, Leibniz y vit une préfiguration de sa numération binaire. Le Yi King n'est pas pour autant un traité de mathématiques : c'est une rencontre, éclairante, entre deux manières de penser.