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La Montagne au-dessus du Tonnerre
Yi

Hexagramme 27 du Yi King

Les Commissures des lèvres

nourrir, paroles, mesure

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Les Commissures des lèvres sont l'hexagramme de la bouche, et donc de tout ce qui y passe : ce qui entre, ce qui sort. On y mange, on y parle, et le Yi King tient ces deux gestes pour inséparables. L'hexagramme sort quand la question touche à ce que l'on absorbe chaque jour sans y penser, aux paroles que l'on prononce, ou à la charge de faire vivre d'autres personnes : un enfant, une équipe, un parent vieillissant, un groupe qui compte sur toi.

Son conseil commence par un regard. Observe ce que tu prends, ce que tu dis, qui tu nourris et de quelle manière. La façon dont une personne se nourrit, et nourrit les autres, en dit souvent plus long sur elle que tous ses discours, et c'est par là que l'hexagramme propose de commencer, en se regardant soi-même avant de juger autrui.

Hexagramme 27, Les Commissures des lèvres : structure et trigrammes

Son nom chinois, Yi, désigne la mâchoire, le bas du visage, les joues qui entourent la bouche. Par extension, le mot a pris le sens de nourrir, d'entretenir, de prendre soin, et on le retrouve encore en chinois dans des expressions qui parlent de prendre soin de soi, en particulier dans le grand âge. On le rend en français par les Commissures des lèvres, et parfois plus simplement par la Nourriture : le premier nom garde l'image, le second dit ce qu'elle signifie.

En bas, le Tonnerre, Zhen : le mouvement, l'éveil, ce qui part d'en dessous. En haut, la Montagne, Gen : l'immobilité, l'arrêt, ce qui tient. Ensemble, ils dessinent une mâchoire en train de mâcher : la mâchoire du haut reste immobile, celle du bas se met en mouvement. L'image traditionnelle parle du tonnerre au pied de la montagne, une force qui gronde sous une masse paisible, comme l'appétit qui s'agite sous la maîtrise de soi.

La figure elle-même représente une bouche ouverte. Un trait plein en bas, un trait plein en haut : ce sont les lèvres, ou les deux mâchoires. Entre eux, quatre traits brisés laissent un espace vide, la bouche qui attend d'être remplie. Les commentateurs y lisent aussi une division nette : les trois traits du bas, pris dans le mouvement du Tonnerre, cherchent leur nourriture pour eux-mêmes et s'en trouvent mal ; les trois du haut, dans le calme de la Montagne, cherchent de quoi nourrir les autres et s'en trouvent bien.

Un bol de grain posé sur un rocher, une montagne immobile derrière, l'orage qui gronde à son pied
Un bol de grain posé sur un rocher, une montagne immobile derrière, l'orage qui gronde à son pied

Le jugement de l'hexagramme 27

Le jugement annonce la fortune à qui persévère dans ce qui est juste. Nourrir n'est pas un geste isolé : c'est une affaire de chaque jour, de régularité, de petites décisions répétées. Une nourriture juste, prise et donnée avec constance, finit par former une personne, une famille, un groupe.

Le texte demande ensuite d'observer deux choses : la manière dont quelqu'un nourrit les autres, et ce qu'il cherche à mettre dans sa propre bouche. Le premier regard porte sur ce que l'on donne, à qui, et dans quel esprit ; le second sur ce que l'on prend pour soi. Ensemble, ils révèlent ce qu'une personne poursuit vraiment, parfois mieux qu'elle ne le sait elle-même.

La tradition confucéenne a beaucoup médité cette idée. Mencius distinguait déjà ce qui nourrit en soi la part la plus haute et ce qui ne nourrit que la plus petite, et il voyait dans ce choix la mesure d'une personne. Le jugement n'impose pas de morale toute faite ; il invite à regarder ce que l'on entretient, en soi comme chez les autres, et à en tirer les conséquences.

L'image de l'hexagramme 27

L'image associe le tonnerre et la montagne : le grondement en bas, la masse tranquille au-dessus. La tradition en tire une double consigne pour la personne sage : veiller sur ses paroles, et garder la mesure dans ce qu'elle mange et boit. Les deux tiennent dans la même bouche, et relèvent de la même discipline.

Le rapprochement est plus profond qu'il n'y paraît. Ce qui entre nous forme, ce qui sort forme les autres. Une parole lancée sans réfléchir peut blesser comme une nourriture gâtée rend malade, et une parole juste peut soutenir quelqu'un des jours entiers. Le texte demande donc la même vigilance aux deux portes de la bouche.

Il ne s'agit pas d'un régime, ni d'un vœu de silence. La mesure dont parle l'image ressemble à la montagne posée sur le tonnerre : le désir est là, l'envie de parler aussi, mais quelque chose de stable les tient. Concrètement, c'est le temps de pause avant de répondre, ou le tri de ce que l'on laisse entrer : lectures, conversations, images, rumeurs. La mesure dans ce qui entre et dans ce qui sort est le cœur de cet hexagramme.

Ce que conseille l'hexagramme 27

Ce qu'on nourrit, et ce dont on se nourrit : le sens court tient dans ce double mouvement. Chaque jour, on absorbe une quantité de choses, des informations, des avis, des images, des compliments, des inquiétudes. Chaque jour aussi, on donne du temps, de l'attention, des mots. Les Commissures des lèvres demandent d'examiner ces deux flux, sans culpabilité, avec la simple question de savoir ce qu'ils produisent.

Du côté de ce que l'on prend, l'hexagramme distingue ce qui nourrit et ce qui remplit. Une conversation qui fait réfléchir, un livre, un vrai repos nourrissent ; le défilement sans fin, les commérages, les achats pour se consoler remplissent sans rassasier, et creusent la faim au lieu de l'apaiser. L'attitude juste n'est pas l'ascèse, mais le discernement.

Du côté de ce que l'on donne, la question est de savoir ce que l'on entretient chez les autres. Un parent, un responsable, un ami qui soutient quelqu'un peut nourrir le meilleur de cette personne ou seulement satisfaire ses demandes du moment. Et pour nourrir durablement, il faut se nourrir soi-même : on ne donne pas longtemps à partir d'un garde-manger vide. Le conseil revient alors à la mesure dans les paroles et dans les désirs, qui protège à la fois ce que l'on reçoit et ce que l'on offre.

Face à une décision

Face à une décision, l'hexagramme propose une question simple : qu'est-ce que ce choix va nourrir ? En toi, chez tes proches, dans ce que tu construis. Une option peut satisfaire un appétit passager, l'envie de briller, de se venger, d'en finir vite ; une autre peut entretenir quelque chose de durable. Les deux se ressemblent parfois sur le moment, et c'est cette question qui les départage.

Les Commissures des lèvres invitent aussi à surveiller ce que tu absorbes en décidant. Les avis que l'on avale sans les mâcher, les conseils pris chez des personnes qui n'ont pas à vivre les conséquences, l'agitation des réseaux : tout cela pèse sur un choix. Choisis tes conseillers comme une nourriture, et garde la décision pour toi tant qu'elle n'est pas mûre, plutôt que de l'annoncer à tout le monde avant de l'avoir prise.

L'hexagramme 27 en amour et dans les relations

En amour, l'hexagramme regarde ce qu'une relation nourrit. Certaines liaisons font grandir l'un et l'autre : elles apportent du soutien, de l'encouragement, plus de liberté qu'avant. D'autres épuisent, parce qu'elles vivent de jalousie, de crises répétées, ou parce que l'un donne sans cesse tandis que l'autre prend. La question n'est pas de savoir qui a tort, mais de voir honnêtement de quoi le lien se nourrit aujourd'hui.

Les paroles comptent beaucoup ici. Dans un couple installé, ce qui use le plus n'est pas toujours la grande dispute, mais la petite phrase piquante répétée chaque semaine, le reproche qui revient, l'ironie devant les amis. L'hexagramme conseille d'en dire parfois moins, mais mieux : un remerciement, une question sincère sur la journée de l'autre, une critique formulée une seule fois et sans détour.

Pour qui cherche une rencontre, il met en garde contre une nourriture trop maigre : les profils que l'on fait défiler, les vies amoureuses des autres que l'on compare à la sienne, les histoires imaginées qui remplacent les vraies. Mieux vaut d'abord nourrir sa propre vie, ses amitiés, ses goûts, et ne pas attendre d'une autre personne qu'elle vienne combler un vide que personne ne peut remplir à notre place. Une relation commence mieux entre deux personnes qui savent déjà se nourrir elles-mêmes.

L'hexagramme 27 au travail et dans les projets

Au travail, la question de la nourriture prend souvent la forme de la responsabilité. Diriger une équipe, c'est la nourrir : la former, lui donner des moyens, reconnaître ce qu'elle fait. Animer une association, tenir un commerce, enseigner, c'est faire vivre d'autres personnes par son travail. L'hexagramme demande si cette nourriture est juste, et rappelle, par ses traits du haut, que nourrir beaucoup de monde suppose de savoir s'entourer de gens compétents.

Il porte aussi sur la parole professionnelle. La réunion où l'on parle pour occuper l'espace, le courriel envoyé sous le coup de l'agacement, la rumeur répétée à la machine à café : autant de paroles qui nourrissent mal un collectif. Un mot posé, au bon moment et à la bonne personne, vaut davantage qu'un flot de commentaires.

Enfin, l'hexagramme interroge ce dont ton travail te nourrit. Un métier fait vivre, au sens le plus concret, mais il peut aussi nourrir une curiosité, un savoir-faire, le sentiment d'être utile, ou au contraire laisser une faim intacte malgré un emploi du temps plein. Ce n'est pas une invitation à tout quitter : c'est une invitation à voir clairement ce que l'on reçoit en échange de ce que l'on donne.

Les six traits de l'hexagramme 27

Les traits d'un hexagramme ne parlent pas tous à chaque consultation. Seuls se lisent ceux qui changent, obtenus par un six ou un neuf au lancer des pièces ; chacun d'eux éclaire la situation depuis sa place, puis se retourne, le brisé devenant plein et le plein devenant brisé. Ce retournement fait apparaître un second hexagramme, vers lequel la situation se dirige.

Neuf au commencement

Le texte s'adresse à quelqu'un qui laisse aller sa tortue merveilleuse pour regarder un autre manger, la mâchoire pendante. La tortue, réputée dans la Chine ancienne pour vivre très longtemps de presque rien, représente ici l'autonomie, les ressources que l'on possède en propre. Les délaisser pour envier l'assiette du voisin mène à l'infortune. Le trait invite à revenir à ce que l'on a, au lieu de convoiter ce qui nourrit les autres.

Quand ce trait change, il mène à l'hexagramme 23, L'Éclatement.

Six à la deuxième place

Ce trait cherche sa nourriture en renversant l'ordre des choses, puis s'écarte de la règle pour aller la demander sur la colline. C'est une nourriture demandée là où il ne faut pas, et de la mauvaise manière : attendre d'un autre ce que l'on pourrait se procurer soi-même, solliciter un appui qui crée une dépendance. Continuer ainsi tourne mal. Le trait conseille de reprendre en main ce qui fait vivre, quitte à se contenter de moins.

Quand ce trait change, il mène à l'hexagramme 41, La Diminution.

Six à la troisième place

Ici, on se détourne de ce qui nourrit vraiment. On passe d'un plaisir à un autre, d'une satisfaction à la suivante, sans que la faim s'apaise jamais, et s'obstiner dans cette voie mène à l'infortune. Le texte parle de dix ans pendant lesquels il ne faut pas agir ainsi, et ajoute que rien n'y est avantageux : un tel appétit ne mène nulle part, et pour longtemps. Reconnaître cette faim que nul objet ne comble est le premier pas pour en sortir.

Quand ce trait change, il mène à l'hexagramme 22, La Grâce.

Six à la quatrième place

Ce trait renverse lui aussi l'ordre habituel : bien que placé haut, il va chercher des appuis auprès d'autres, y compris plus bas que lui. Mais cette fois la démarche est heureuse, parce qu'elle vise à nourrir ceux dont il a la charge. Le texte le compare à un tigre qui fixe sa proie d'un regard perçant, avec une faim qui ne faiblit pas. Cette avidité-là ne mérite aucun blâme : elle cherche les personnes et les moyens qui permettront de servir. Chercher activement de l'aide est juste quand la tâche dépasse son propre intérêt.

Quand ce trait change, il mène à l'hexagramme 21, Mordre au travers.

Six à la cinquième place

Ce trait occupe la place du souverain, mais il n'a pas les forces nécessaires pour nourrir sans aide tous ceux qui dépendent de lui. Il s'écarte de l'usage en s'appuyant sur plus sage que lui, et cette humilité est juste : y persévérer apporte la fortune. Le texte précise pourtant qu'il ne faut pas traverser la grande eau. S'entourer et se laisser guider, oui ; se lancer dans une grande entreprise sans en avoir les forces, non.

Quand ce trait change, il mène à l'hexagramme 42, L'Augmentation.

Neuf en haut

Voici la source même de la nourriture : la personne dont les autres dépendent, qui les fait vivre par sa présence, son savoir ou son travail. Cette position pèse lourd, et le texte demande d'en garder conscience : c'est la vigilance devant le danger qui apporte la fortune. Assumée ainsi, la responsabilité permet de traverser la grande eau, c'est-à-dire de mener à bien une grande tâche au service de tous.

Quand ce trait change, il mène à l'hexagramme 24, Le Retour.

Une petite tortue sur une table près d'une lampe et d'un livre ouvert, les fenêtres éclairées d'une grande maison au-dehors
Une petite tortue sur une table près d'une lampe et d'un livre ouvert, les fenêtres éclairées d'une grande maison au-dehors

Exemple de consultation avec l'hexagramme 27

La question : Le soir, je passe des heures à faire défiler la vie des autres sur mon téléphone : voyages, maisons, projets réussis. J'en viens à trouver la mienne terne. Comment retrouver le goût de ce que j'ai ?

Le trait qui change : Neuf au commencement. Second hexagramme : 23, L'Éclatement.

Les Commissures des lèvres répondent d'abord par une observation : un écran nourrit, lui aussi, et cette nourriture-là laisse sur sa faim. Le jugement demande de regarder ce que l'on cherche à mettre dans sa propre bouche ; ici, ce sont des heures d'images choisies par d'autres, qui finissent par produire de l'envie et du dégoût pour sa propre vie. L'hexagramme ne fait pas la morale : il invite à voir ce que ces soirées entretiennent.

Le premier trait décrit la scène avec une précision troublante : on a laissé sa tortue de côté pour regarder les autres manger, bouche bée. Ta tortue, ce sont tes ressources propres, les amis à qui tu pourrais écrire, ce que tu sais faire, ce que tu aimes et que tu ne fais plus. Le trait conseille d'y revenir concrètement : rendre une partie des soirées à ces choses-là, et remarquer ce qui nourrit vraiment après coup, plutôt que ce qui attire sur le moment.

Le second hexagramme, l'Éclatement, décrit une érosion lente : rien ne s'effondre d'un coup, mais chaque jour emporte un morceau. C'est bien ce que la comparaison fait au goût de vivre. L'Éclatement ne conseille pas de lutter de front ; il demande de laisser tomber ce qui se défait de toute façon et de consolider la base : la maison, les liens proches, quelques habitudes simples qui tiennent le reste debout.

Hexagramme 27 : questions fréquentes

Les Commissures des lèvres parlent-elles de nourriture au sens propre ?

Le texte prend la nourriture comme image, et l'image traditionnelle évoque bien la mesure dans le manger et le boire. Mais l'hexagramme ne donne aucun conseil alimentaire : il parle de tout ce que l'on absorbe et de tout ce que l'on donne. Pour les questions de santé, c'est à un professionnel qu'il faut s'adresser.

Pourquoi un hexagramme de la bouche parle-t-il aussi des paroles ?

Parce que la bouche est la porte par laquelle la nourriture entre et la parole sort. Le Yi King demande la même vigilance dans les deux sens : ce que l'on absorbe nous forme, ce que l'on dit forme les autres. La mesure vaut pour l'un comme pour l'autre.

Que représente la tortue du premier trait ?

La tortue passait pour pouvoir vivre longtemps de presque rien : elle figure l'autonomie, les ressources que l'on possède en propre. La laisser aller pour regarder les autres manger, c'est abandonner ce que l'on a pour envier ce qu'ont les autres. Le trait met en garde contre cette comparaison qui appauvrit.

Quelle différence entre les Commissures des lèvres et Mordre au travers ?

Les deux figures représentent une bouche. Dans les Commissures des lèvres, l'hexagramme 27, la bouche est vide, et la question est de savoir comment la remplir. Dans Mordre au travers, l'hexagramme 21, un trait plein se dresse entre les mâchoires : un obstacle qu'il faut trancher avec fermeté.

L'hexagramme 27 est-il favorable ?

Son jugement l'est, à condition de persévérer dans une nourriture juste. Les traits nuancent : ceux du bas, qui cherchent leur nourriture pour eux-mêmes, mènent plutôt à l'infortune, tandis que ceux du haut, qui cherchent à nourrir les autres, sont heureux. Tout dépend de ce que l'on choisit d'entretenir.

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